Yousra Tinhinene Abbas
Alternance et réinvention
- Etudiant
Avec l’alternance comme cap, Yousra Tinhinene Abbas réinvente son regard. Trois jours en entreprise, deux jours à l’école : un rythme exigeant qui transforme son apprentissage. Entre complexité partenariale, technique et territoriale, elle découvre un métier à la fois social et coopératif. Pour Yousra, faire de l’architecture, c’est avant tout construire pour l’humain.
Quand elle arrive à Marseille, Yousra ne recommence pas vraiment à zéro — mais presque. À 24 ans, diplôme d’architecte en poche obtenu à Constantine, elle fait pourtant le choix déroutant de reprendre en deuxième année. "Il n’y avait pas d’équivalence de diplôme. J’ai donc postulé en L3, mais j’ai été réorientée vers la L2, Pour une année en plus. Je me suis dit que ce n’était pas grave", raconte-t-elle. Mais derrière cette décision, une réalité plus profonde s’impose rapidement : "le plus difficile, ce n’était pas d’étudier, c’était de désapprendre".
Désapprendre, c’est accepter de défaire ce que l’on pensait acquis. "J’ai dû déconstruire tout ce que je savais pour apprendre d’une nouvelle manière », explique-t-elle. Non pas pour renier sa formation, mais pour la déplacer, la transformer. Car avant Marseille, il y a une trajectoire déjà dense.
À Constantine, où elle grandit, Yousra se destinait d’abord à tout autre chose. "Je voulais être astronaute… ou médecin", dit-elle en souriant. Les sciences sont son terrain naturel : "j’aimais vraiment les maths et la physique". L’architecture, elle, s’invite presque par hasard, au moment des choix d’orientation. "J’ai mis architecture un peu comme ça, parmi d’autres choix".
Puis vient le déclic. Une enseignante, une autre manière de voir. "Elle nous a montré que l’architecture, ce n’était pas juste du dessin de plans". Très vite, le regard change. "On allait voir des céramistes, des artistes, on manipulait les matériaux… " Le dessin, les maquettes, l’histoire, la théorie : tout prend sens. "J’ai découvert que c’était un domaine très riche". Et surtout, un espace où elle retrouve ce qu’elle aime : "il y avait aussi les maths, la physique… mais autrement".
En 2020, diplôme en main, elle entre dans la vie professionnelle en pleine pandémie. "C’était une période particulière", dit-elle sobrement. Pendant huit mois, elle travaille au service technique de l’Établissement de Gestion des Services Aéroportuaires de l'Est algérien, à Constantine. Les projets s’enchaînent. "Nous menions la réhabilitation et le réaménagement d’aérogares, la conception des centres des opérations d’urgence, l’aménagement des espaces de vie … "
Mais au-delà des projets, c’est une réalité qui se révèle. "Là, je me suis vraiment rendue compte de ce qu’implique le métier". La coordination, la pression, les échanges constants. "On comprend vite que l’architecture ne se fait jamais seule". Elle parle de "multiplicité des partenaires", de "complexité", de décisions à prendre rapidement. Une immersion directe, sans filtre.
Très vite, son envie de se spécialiser dans le patrimoine réapparaît. "J’ai fait mon master avec une option patrimoine et je voulais continuer à me spécialiser dans cette voie", explique-t-elle. Comme le type de master spécialisé qu’elle recherchait n’était pas proposé en Algérie, elle a regardé vers l’international, et la France s’est naturellement imposée, avec Marseille comme choix.
Le choix n’est pas seulement académique. "J’avais ma famille ici". Une tante, des cousines. "C’était un ancrage, un repère". Dans le tourbillon des démarches et de l’installation, cette présence change tout. "Je ne me sentais pas seule".
Mais l’adaptation est exigeante. "Très difficile, le retour en arrière", confie-t-elle. Reprendre en L2 après un diplôme bouscule les repères. "Quand tu viens avec tes acquis et que tout change… " Ici, l’architecture se pense autrement. "En Algérie, on était très dans l’ingénierie". À Marseille, elle appréhende la discipline sous un angle nouveau : "Social, urbain… et aussi territorial".
Peu à peu, elle comprend que ces approches ne s’opposent pas. "En fait, c’est complémentaire". Mais pour y parvenir, il faut passer par une phase d’incertitude. "Il faut être prêt à mettre de côté ses acquis pour accueillir de nouvelles façons de faire".
À côté des études, elle travaille, s’adapte, avance. Et cherche aussi à garder un lien avec le concret. Son passage chez les Compagnons du Devoir marque une étape importante. "On a manipulé la matière, entre maçonnerie et charpenterie, et construit à l’échelle réelle. C’était une manière de voir comment les autres corps de métier s’insèrent dans le projet". C’était ce côté pratique qui lui manquait.
L’alternance, apprendre de l’autre côté
Puis, en 2024, une nouvelle étape s’ouvre pour Yousra : l’alternance. "Je voulais davantage de pratique et travailler concrètement dans mon domaine. L’alternance c’était cette opportunité d’être entre apprentissage théorique et expérience professionnelle". Elle intègre la première promotion du master en alternance de l'ensa•m. Un choix qu’elle ne regrette pas — mais qu’elle décrit sans détour. "Il ne faut pas se mentir, la charge de travail est très dense".
Le rythme est soutenu : "Trois jours en entreprise, deux jours à l’école". Et le reste du temps ? "On n’a plus vraiment de week-end… le week-end, c’est pour travailler le studio du projet". Elle résume d’un mot : "on jongle".
À la Métropole d’Aix Marseille Provence, où elle est accueillie, elle découvre un autre versant du métier. "Ici, je ne suis pas dans la maitrise d’œuvre, je ne fais pas la conception". Elle travaille en maîtrise d’ouvrage, au sein du service de renouvellement urbain. "C’est un travail de coordination et de pilotage de projet à l’échelle territoriale : Je fais de la rédaction de marchés, l’analyse des PC, je participe aux réunions avec les différents partenaires, suis le suivi des projets…"
Une autre posture, un autre regard. "Je suis de l’autre côté de la table. Ce choix de structure m’a permis de continuer à explorer toutes les facettes de notre métier et surtout de travailler à l’échelle du territoire en prenant en compte la revalorisation du patrimoine bâti".
Les projets sont nombreux : "On travaille sur les NPNRU Marseillais des projets d’une grande envergure qui touchent à tous les aspects de l’architecture et de l’urbanisme : entre réhabilitation des logements, constructions neuves, aménagements des espaces public , construction ou rénovation des équipements..." Mais ce qui la frappe surtout, c’est la complexité. "Il y a énormément d’acteurs. Architectes, urbanistes, institutions, bailleurs, habitants… Les chefs de projet doivent composer avec tous ces éléments. Ce sont de véritables chefs d’orchestre", explique-t-elle.
Elle découvre alors une dimension plus invisible du métier. "Même planter un arbre, ce n’est pas simple". Elle détaille : "qui va le gérer ? avec quels moyens ? dans quel service ?" Derrière chaque geste, une chaîne de décisions. "On se rend compte que rien n’est anodin, et que chaque coup de crayon implique une multiplicité d’acteurs travaillant en coulisses".
Cette expérience change profondément son regard. "J’ai appris comment les projets sont construit au fil du temps". Elle observe, analyse, construit ses arguments. "Cette expérience, ajoutée aux autres, me permet de comprendre la pertinence de chaque projet".
Et surtout, elle prend du recul. "L’architecture, ce n’est pas que dessiner". C’est aussi organiser, coordonner, anticiper et concerter, avec de nombreux allers-retours. "Ce métier offre de nombreuses possibilités".
Aujourd’hui, elle commence à penser à son projet de fin d’études. "Dans la continuité de mon apprentissage, je m’intéresse à des projets à l’échelle du territoire, en prenant en compte la complexité sociale et territoriale ainsi que la préservation du patrimoine bâti… peut-être dans une ville méditerranéenne, comme Athènes". Une manière de relier ses expériences, ses influences, ses terrains.
Car au fond, son parcours est fait de déplacements. "Entre deux systèmes, deux manières de voir". Elle ne parle pas de rupture, mais d’ajustement. "Tu prends de chaque côté".
Et au fil de ce chemin, une certitude s’impose. "Il faut faire ce métier par passion. Parce que le travail ne s’arrête jamais. Parce que l’exigence est constante". Yousra marque une pause, puis conclut simplement : "en architecture, si tu bâcles, tu bâcles l’humain".
Désapprendre, alors, n’était pas une perte. "C’était nécessaire", dit-elle presque en creux. Pour apprendre à voir autrement. Et, surtout, pour apprendre à faire autrement.